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Bubishi et Iliade même sens du combat

 

Tegumi rend le Bubishi intelligible.

 


Voici un article de fond, exigeant et sans références web, rédigé spécifiquement pour un public expert et en cohérence avec la ligne éditoriale du groupe France Kata Applications.
Tegumi (手組) : la matrice oubliée du combat okinawaïen et son dialogue implicite avec le Bubishi
1. Tegumi : ni sport, ni art codifié — une culture du corps à corps
Tegumi ne doit pas être compris comme un « art martial » au sens moderne du terme, ni comme un système technique figé. Il s’agit d’une culture de confrontation corporelle profondément enracinée dans la société ryūkyūenne pré-moderne.
Le terme 手組 — te-gumi, « mains qui s’agrippent » — indique déjà l’essentiel :
le combat commence au contact, dans la saisie, la lutte pour la structure, l’équilibre et la domination posturale.


Tegumi est :
pré-technique avant d’être technique,
fonctionnel avant d’être esthétique,
implicite avant d’être démonstratif.
Il n’existe ni kata, ni curriculum, ni hiérarchie formelle. Tegumi est appris par le corps, dans le jeu, la confrontation quotidienne, l’expérience répétée du déséquilibre et de la contrainte.


2. Fonction anthropologique : former le corps à survivre
À Okinawa, avant l’introduction massive des influences chinoises structurées (quanfa), les jeunes garçons grandissent dans une culture où le combat commence :
sans distance,
sans arme,
sans règles écrites.
Tegumi joue plusieurs rôles fondamentaux :
Social :
Canalisation de la violence, résolution de conflits mineurs, hiérarchisation implicite des corps.
Physique :
Développement du centre de gravité bas, des hanches mobiles, des bras lourds, de la capacité à absorber la pression.
Martial :
Compréhension intuitive de concepts qui seront plus tard théorisés :
kuzushi (déséquilibre),
contrôle du centre,
continuité entre debout et sol,
domination sans frappe.


Tegumi forge un corps apte à recevoir ensuite la frappe, la clé, ou l’arme.
3. Contenu technique réel (au-delà des clichés)
Contrairement à une vision naïve, Tegumi n’est pas une simple lutte « brute ». Les témoignages convergent vers une pratique riche en micro-techniques :
Saisies dynamiques (poignets, avant-bras, nuque, tronc)
Clés articulaires simples mais efficaces, souvent appliquées sans recherche de forme
Balayages bas, crochetage des jambes, chutes provoquées
Pressions corporelles, écrasement, étouffement postural
Immobilisations transitoires, jamais prolongées inutilement
Un point essentiel :
👉
 Tegumi ne cherche pas la finalisation sportive, mais la neutralisation immédiate.
Le combat s’arrête quand l’autre ne peut plus continuer, pas quand il est « battu ».
4. Tegumi et Te : la racine invisible du karate ancien
Avant d’être un art de percussion, Te est un art du contact.
Les maîtres anciens ne découvrent pas le combat rapproché par la Chine :
ils l’avaient déjà dans le corps grâce à Tegumi.
Ce que l’influence chinoise apporte, ce sont :
des frappes structurées,
des méthodes respiratoires,
des principes énergétiques,
une logique de transmission formalisée.
Mais la capacité à entrer, saisir, contrôler, projeter, vient du sol okinawaïen.
C’est pourquoi les kata anciens :
commencent souvent à courte distance,
multiplient les positions fermées,
privilégient les coudes, avant-bras, torsions,
utilisent des mains ouvertes plus que des poings.
Sans Tegumi, le kata devient chorégraphie.
Avec Tegumi, il redevient mode d’emploi du corps à corps.
5. Le Bubishi : texte chinois, lecture okinawaïenne
Le Bubishi n’est ni un livre de karate, ni un manuel de lutte okinawaïenne.
C’est un réservoir de principes, d’origine chinoise, reçu par des corps déjà formés au combat réel.
Et c’est là que Tegumi devient la clé de lecture.
Ce que le Bubishi décrit :
saisies,
contrôles,
projections,
manipulations articulaires,
attaques sur structures vulnérables,
domination à courte distance.
Ce que Tegumi permet :
de comprendre ces techniques sans les intellectualiser,
de les appliquer sans rigidité,
de les intégrer dans le flux du combat.
Autrement dit :
👉
 Le Bubishi n’enseigne pas Tegumi, mais Tegumi rend le Bubishi intelligible.
6. Tegumi, Tuite et Kyusho : un continuum
Dans la tradition okinawaïenne, il n’existe pas de séparation nette entre :
lutte,
saisie,
clé,
frappe.
Tegumi fournit :
le contact initial,
la gestion de la résistance,
la lecture tactile (te no kan).
Le Bubishi apporte :
la précision anatomique,
la connaissance des points vulnérables,
la stratégie d’effondrement structurel.
Les deux se rencontrent dans ce que l’on appellera plus tard :
tuite (saisies articulaires),
torite (contrôle du corps),
applications profondes de kata.
7. Pourquoi Tegumi est indispensable aux experts aujourd’hui
Dans un karate moderne dominé par :
la distance,
la frappe linéaire,
le scoring,
la forme extérieure,
Tegumi rappelle une vérité fondamentale :
Le combat réel commence quand les distances s’effondrent.
Étudier Tegumi, ce n’est pas :
faire du grappling moderne,
rejeter le karate,
romantiser le passé.
C’est :
redonner au kata sa densité,
redonner au corps sa compétence,
redonner au karate son épaisseur martiale.
Conclusion
Tegumi n’est pas un art disparu.
Il est dissous dans le kata, silencieux dans les postures, caché dans les transitions.
Le Bubishi ne l’explique pas.
Il l’exige.
Sans Tegumi, le karate est lisible.
Avec Tegumi, il devient compréhensible.

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