Le Bubishi n’est pas un manuel à appliquer mécaniquement. C’est un texte initiatique, volontairement fragmentaire, parfois obscur, dont la fonction première est de provoquer l’étude, le questionnement et surtout le travail personnel. Sans un esprit libre, le Bubishi se réduit à une collection de recettes martiales ; avec un esprit libre, il devient un outil de transformation.
Le Bubishi comme texte ouvert, non dogmatique
Le Bubishi ne prescrit presque jamais une forme figée. Il juxtapose aphorismes, dessins, principes médicaux, tactiques de combat, références taoïstes et observations empiriques. Cette hétérogénéité n’est pas une faiblesse : elle oblige le pratiquant à relier, interpréter, expérimenter.
Historiquement, il s’adresse à des pratiquants déjà avancés, capables de lire entre les lignes. Les maîtres d’Okinawa ne l’ont jamais utilisé comme un syllabus, mais comme un miroir : chacun y voyait ce que son niveau, son corps et son esprit lui permettaient de comprendre.
L’étude comme acte martial
Dans l’esprit du Bubishi, étudier n’est pas accumuler des connaissances. Étudier, c’est affiner la perception.
Lire un passage sur la stratégie ou la vitalité interne n’a aucun sens si cela ne se traduit pas par :
une modification de la posture,
une transformation du relâchement,
une amélioration du timing,
une plus grande lucidité émotionnelle en situation de stress.
Le Bubishi valorise l’étude lente, répétée, cyclique. On y revient après des années, et le texte “change” parce que le pratiquant a changé. Cette logique est radicalement opposée à une approche moderne consumériste du savoir martial.
Le travail personnel : au-delà du dojo
Le Bubishi insiste implicitement sur un point fondamental : le progrès réel se fait en dehors du regard du maître.
Le travail personnel comprend :
la répétition consciente (kata, gestes simples, postures),
l’observation fine des sensations internes (ancrage, respiration, chinkuchi, muchimi),
l’auto-correction honnête,
l’intégration du corps dans la vie quotidienne.
Le texte rappelle que la maîtrise ne dépend pas du nombre de techniques connues, mais de la qualité d’incarnation. Un seul mouvement compris en profondeur vaut mieux que cent techniques superficielles.
L’esprit libre : condition de compréhension
Un esprit prisonnier des styles, des grades, des querelles d’écoles ou des certitudes rigides est incapable de comprendre le Bubishi.
L’esprit libre, dans ce contexte, ne signifie pas anarchie ou absence de cadre, mais :
capacité à douter de ce que l’on croit savoir,
aptitude à tester plutôt qu’à croire,
Le Bubishi est profondément influencé par le taoïsme : il valorise l’adaptation, le non-forçage, la compréhension du moment juste. Cela exige un esprit non encombré, capable de laisser tomber une interprétation devenue obsolète.
Transmission indirecte et responsabilité individuelle
Le Bubishi ne “transmet” rien au sens moderne. Il met le pratiquant en responsabilité.
Il n’explique pas tout, volontairement. Ce silence oblige à :
chercher auprès de plusieurs enseignants,
confronter le texte à l’expérience du combat réel,
accepter que certaines choses ne puissent être comprises qu’après des années de pratique corporelle.
C’est une transmission par maturation, non par explication.
Une éthique de liberté et de rigueur
Contrairement à une idée reçue, liberté et rigueur ne s’opposent pas dans le Bubishi. Elles sont indissociables.
La liberté sans travail mène à l’illusion.
Le travail sans liberté mène à la rigidité.
Le Bubishi propose une voie exigeante : discipline du corps, clarté de l’esprit, indépendance intérieure. Il ne cherche pas à fabriquer des exécutants, mais des pratiquants capables de penser, sentir et agir juste, même hors des cadres connus.
Conclusion
Étudier le Bubishi, c’est accepter de ne pas recevoir de réponses toutes faites. C’est entrer dans une relation longue, parfois inconfortable, mais profondément féconde avec sa propre pratique.
Sans esprit libre et sans travail personnel, le Bubishi reste un livre ancien.
Avec ces deux qualités, il devient une boussole intemporelle pour le budō authentique.




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