: une analyse approfondie pour experts
Le Bubishi, ce manuel chinois ancien transmis à Okinawa et considéré comme une source fondamentale du karate traditionnel, n’emploie pas explicitement les termes japonais irimi (入身, entrée dans le corps), tai sabaki (体捌き, gestion ou déplacement du corps) ou sukashi (抜かし, technique d’esquive ou d’anticipation vide). Ces concepts, profondément ancrés dans les arts martiaux japonais et okinawaiens, reflètent cependant les principes tactiques et stratégiques décrits dans le texte, notamment dans les sections sur les techniques de combat, les points vitaux et les maximes philosophiques. Le Bubishi met l’accent sur l’efficacité réelle au combat, privilégiant l’anticipation, l’entrée décisive et l’évitement fluide plutôt que la confrontation frontale brute.
Ces notions émergent de l’interprétation des illustrations de graphes (les 48 figures de self-défense), des préceptes comme « Ho go ju don to » (la voie de l’inspiration et de l’expiration est dureté et souplesse) et des stratégies d’attaque aux points vitaux. Elles distinguent les approches Shuri-te (rapide, entrée agressive) et Naha-te (enracinée, absorption), tout en soulignant une harmonie entre dureté et souplesse qui préfigure l’utilisation de déplacements corporels intelligents.
Irimi : l’entrée décisive dans l’espace adverse
L’irimi désigne l’action d’entrer directement dans la sphère de l’adversaire, non pas pour heurter frontalement, mais pour occuper son espace, briser son équilibre et contre-attaquer simultanément. Dans le Bubishi, ce principe se manifeste dans les techniques où l’on avance pour frapper des points vitaux pendant que l’adversaire initie son mouvement, exploitant les ouvertures créées par son engagement.
Motobu Chōki, maître emblématique du Shuri-te ancien, soulignait cette approche : « Dans le kumite de mon style, l’accent est mis sur des techniques comme le tsuki-uke, qui attaque en déviant l’assaut de l’opposant, et l’irimi, qui avance vers l’ennemi. » Il distinguait ainsi le Shuri-te du Naha-te, ce dernier privilégiant le renforcement du corps pour absorber les coups, tandis que le premier utilise l’entrée pour dominer.
Dans les kata, l’irimi apparaît clairement dans les séquences de Naihanchi (Tekki en Shotokan). Les déplacements latéraux en kiba-dachi, combinés à des frappes simultanées (souvent des tsuki-uke ou des saisies suivies de contre), illustrent une entrée offensive : on avance dans l’angle mort de l’adversaire pour frapper tandis qu’il attaque. Par exemple, le passage avec le coude et le poing inversé représente une entrée corporelle qui neutralise et contre en un seul mouvement fluide.
Dans Kushanku (Kanku Dai), les sauts et entrées diagonales incarnent l’irimi pur : on pénètre profondément pour déséquilibrer l’adversaire par une avance explosive, alignée sur les principes du Bubishi d’exploiter le momentum adverse.
Tai sabaki : la gestion corporelle pour l’évitement et le repositionnement
Le tai sabaki est l’art du déplacement corporel global – pivot, rotation, glissement – pour sortir de la ligne d’attaque tout en se repositionnant avantageusement. Le Bubishi l’évoque implicitement dans les figures où l’on évite en pivotant pour contre-attaquer immédiatement, sans blocage rigide, privilégiant l’harmonie avec la force adverse.
Motobu Chōki décrivait le Shuri-te ancien comme utilisant le tai sabaki pour « esquiver l’ennemi » et combiner avec l’irimi : « Plutôt que de recevoir ou absorber les attaques comme dans le Naha-te, le Shuri-te emploie le tai sabaki pour dévier de la ligne et l’irimi pour entrer et attaquer. »
Dans les kata Goju-ryu, Saifa introduit explicitement le tai sabaki : les rotations rapides et les évitements corporels (yori-ashi, glissements de pieds) permettent d’esquiver tout en frappant. Le début du kata, avec ses pivots en neko-ashi-dachi suivis de contre-attaques ouvertes, montre comment sortir de la ligne pour repositionner le centre de gravité et dominer l’adversaire.
Dans Heian Sandan (Pinan Sandan), les nombreuses rotations en kiba-dachi et les déplacements angulaires soulignent le tai sabaki : le corps tourne entièrement pour générer de la puissance tout en évitant une attaque frontale, aligné sur l’idée bubishi de fluidité entre dureté et souplesse.
Sukashi : l’esquive anticipée et le contre vide
Le sukashi (ou sukashi-waza) consiste à anticiper et esquiver l’attaque pour laisser l’adversaire « passer dans le vide », créant une ouverture immédiate pour contre. Dans le Bubishi, cela résonne avec les stratégies d’anticipation des points vitaux et d’exploitation des failles (suki), où l’on ne bloque pas mais laisse l’adversaire s’engager pour le punir.
Ce principe est particulièrement visible dans les contres comme l’uchi-mata sukashi ou similaires, mais dans le karate okinawien, il se traduit par des esquives timing parfaites.
Dans Passai (Bassai Dai), certaines séquences d’esquive suivie de frappe immédiate illustrent le sukashi : on laisse l’attaque passer en pivotant minimalement, puis on contre dans l’ouverture créée.
Dans Kururunfa, les mouvements circulaires et anticipations (souvent avec muchimi, la « colle » des mains) montrent un sukashi avancé : l’adversaire est attiré dans le vide avant d’être saisi et projeté, reflétant les graphes du Bubishi où l’on exploite l’élan adverse.
Synthèse : harmonie des principes dans le Bubishi
Ces trois notions – irimi (entrée agressive), tai sabaki (déplacement fluide) et sukashi (esquive anticipée) – forment un triad tactique cohérent avec l’esprit du Bubishi : efficacité sans force brute, exploitation du timing et du positionnement. Elles transcendent les styles (Shuri-te plus irimi/tai sabaki, Naha-te plus absorption), mais convergent dans la souplesse dure du Goju. Les maîtres okinawiens comme Motobu Chōki les incarnaient dans leur pratique réelle, rappelant que le vrai karate rend impossible une seconde attaque de l’adversaire par une gestion corporelle parfaite.
Pour l’expert, étudier ces concepts dans les kata révèle le Bubishi vivant : non un texte statique, mais un guide pour une mobilité intelligente au combat.



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