Dans le Bubishi, souvent appelé la « Bible du Karaté », les techniques de Kake-te (mains crochues ou mains de saisie) ne sont pas de simples blocages. Pour un expert, elles représentent l'essence du combat à courte distance (Ti-gwa), où la sensibilité tactile et le contrôle des articulations priment sur la force brute.
Voici une analyse technique approfondie du Kake-te selon les principes du Bubishi.
1. La Mécanique du "Pont" et du "Collage"
Le Kake-te repose sur le concept de Muchimi (mains collantes). L'expert ne cherche pas à frapper le bras adverse, mais à créer un contact pour lire l'intention de l'opposant.
L’accroche (Kake) : Elle s'effectue souvent avec le poignet fléchi ou la « gueule du tigre » (Koko). Le but est de dévier la force linéaire de l'adversaire vers une trajectoire circulaire.
La traction (Hiki) : Une fois le contact établi, le Kake-te utilise une rotation du poignet pour "enrouler" le membre adverse, brisant ainsi sa structure posturale (Kuzushi).
2. Applications dans les Kata Classiques
Les Kata sont les archives de ces techniques de saisie. Pour l'expert, le mouvement de "préparation" est souvent la technique réelle.
Tensho : C'est l'encyclopédie du Kake-te. Le passage du Kakute (main crochet) au Teira (paume) enseigne comment passer d'une saisie de tendon à une poussée de moelle. Le mouvement circulaire n'est pas une parade, mais une luxation du poignet ou du coude en dynamique.
Seisan : Dans les passages de saisie de jambe ou de bras, le Kake-te sert à "pêcher" le membre. L'utilisation du Kake-uke ici vise spécifiquement les points de pression du bras (méridiens du poumon ou du gros intestin) pour paralyser momentanément le membre avant la contre-attaque.
Passai (Bassai Dai) : Le mouvement initial de "croisement des mains" est une application directe de Kake-te pour déborder une garde fermée, en utilisant le levier du bras pour exposer les côtes ou la gorge.
3. Les Points Vitaux (Kyusho) et Saisies
Le Bubishi insiste sur le fait que le Kake-te doit cibler des zones précises pour être efficace chez l'expert :
Saisir les tendons : Ne saisissez pas le muscle, mais les points d'attache. Le Kake-te au niveau du pli du coude ou du poignet permet de manipuler l'ensemble du corps de l'adversaire.
La grue et le tigre : Le Bubishi oppose souvent la fluidité de la grue (saisie précise des doigts) à la puissance du tigre (lacération et arrachement). Le Kake-te est le point de jonction entre ces deux énergies.
4. Paroles de Maîtres et Dictons du Bubishi
Le Bubishi et les anciens maîtres d'Okinawa ont laissé des principes cryptiques pour guider l'expert :
"La main qui saisit doit être comme la vigne qui s'enroule autour du pin : souple au vent, mais impossible à arracher."
Cette métaphore souligne que le Kake-te ne doit pas être rigide. Si vous êtes trop dur, l'adversaire peut utiliser votre force. Si vous êtes trop mou, vous perdez le contrôle.
"L'entrée se fait par le vide, la saisie se fait par le plein." Ce dicton rappelle que le Kake-te ne doit être déclenché que lorsque l'adversaire a engagé son poids. On utilise son "plein" (son attaque) pour créer notre "saisie".
Maître Chogun Miyagi (fondateur du Goju-ryu, fortement imprégné du Bubishi) disait souvent que dans le combat réel, "les mains doivent toujours être en mouvement, comme les vagues, ne laissant aucune prise mais saisissant tout ce qui passe".
5. L'aspect interne : Le Qi et la respiration
Pour l'expert, le Kake-te est lié à la respiration Ibuki. Au moment de la saisie et de la traction, une expiration courte et sonore (ou interne) permet de verrouiller le Hara, transmettant la force du sol jusqu'au bout des doigts crochus. Sans cette connexion au centre de gravité, le Kake-te n'est qu'une force de bras, facilement contrée par un adversaire.

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