Le Bubishi, souvent considéré comme la source philosophique et technique du karaté, est un ouvrage où la stratégie de combat, la médecine et la sagesse ancienne s'entremêlent. Pour l'étudier véritablement, la pensée taoïste nous enseigne que l'accumulation de connaissances techniques ne suffit pas : il faut un esprit "libre", c'est-à-dire un contenant vide et disponible pour recevoir la transmission.
Voici une exploration des principes et citations de maîtres taoïstes qui démontrent pourquoi cette liberté de l'esprit est la clé de la compréhension du Bubishi.
Le concept du Vide (Xu) et l'utilité du rien
Dans le taoïsme, le vide n'est pas le néant, mais le potentiel infini. Lao Tseu illustre cette idée dans le chapitre 11 du Tao Te King : "Trente rayons convergent au moyeu, mais c’est le vide du moyeu qui fait marcher le char. On façonne l'argile pour en faire des vases, mais c’est le vide interne qui permet de contenir."
Lorsqu'on étudie le Bubishi, si l'esprit est déjà "plein" de certitudes, de jugements ou de techniques que l'on croit déjà maîtriser, il n'y a plus de place pour la nouveauté. Garder l'esprit libre, c'est maintenir ce "vide" intérieur qui permet aux principes de combat et aux connaissances médicinales du texte de s'y installer et de devenir utiles. Un esprit encombré ne voit que la forme ; un esprit vide perçoit l'essence.
La fluidité de l'eau et l'adaptation
Le Bubishi met l'accent sur les flux d'énergie (Qi) et la précision des points vitaux. Pour comprendre ces flux, l'esprit doit imiter l'eau, l'élément le plus adaptable. Lao Tseu dit encore : "L’homme de la plus haute vertu est comme l’eau. L’eau excelle à faire du bien à tous les êtres sans jamais lutter."
L'étude des techniques de combat du Bubishi, notamment les "48 schémas", peut mener à une certaine rigidité si on les prend au pied de la lettre. Or, l'esprit libre est celui qui, comme l'eau, ne s'attache à aucune forme fixe. En combat, cette liberté permet de passer d'une technique à l'autre sans interruption mentale, car l'esprit ne reste pas "bloqué" sur une intention précise.
Le désapprentissage et la sagesse
L'étude du Bubishi demande souvent de remettre en question ses réflexes naturels ou ses préjugés sur la force. Lao Tseu enseigne que : "Pour acquérir la connaissance, ajoutez quelque chose chaque jour. Pour acquérir la sagesse, éliminez quelque chose chaque jour."
Apprendre le Bubishi n'est pas seulement une question d'ajout de techniques. C'est un processus d'élimination des tensions inutiles et des pensées parasites. Garder l'esprit libre signifie ici se débarrasser de l'ego et de la volonté de puissance pour laisser place à une compréhension plus intuitive et organique des principes du texte.
La spontanéité (Ziran) et le voyage sans but
Le but ultime du pratiquant est que la technique devienne une seconde nature. Le grand maître taoïste Tchouang-Tseu explique : "Le vrai voyageur n'a pas de plan établi et n'a pas d'intention d'arriver."
Si vous étudiez le Bubishi avec l'obsession d'atteindre un rang ou une maîtrise parfaite, vous créez une tension qui entrave votre progression. L'esprit libre est celui qui se concentre sur l'instant présent de l'étude, sans être projeté vers un résultat futur. C'est dans cette liberté vis-à-vis du résultat que la spontanéité (Ziran) apparaît, permettant à la technique de jaillir de manière appropriée et non forcée.
Le "Jeûne de l'esprit" (Xin Zhai)
Tchouang-Tseu suggère également une pratique appelée le "jeûne de l'esprit" pour atteindre la clarté. Il s'agit de ne pas écouter avec les oreilles, ni avec le cœur, mais avec le souffle. L'esprit doit devenir une table rase, libre de toute distraction.
Dans le Bubishi, certains passages sont cryptiques ou ésotériques. Si l'on essaie de les forcer par l'analyse intellectuelle pure, on s'égare. Le jeûne de l'esprit permet d'aborder ces mystères avec une perception directe, débarrassée des filtres du langage et de la logique ordinaire.
En résumé, pour le taoïste, l'esprit libre est l'outil indispensable pour transformer le savoir mort des livres en une sagesse vivante. C'est cette ouverture qui permet de passer du "faire" (exécuter une technique) à "l'être" (incarner le principe).




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