Cette analyse touche au cœur de la transition entre le Budo (voie martiale moderne) et ses racines plus anciennes, souvent liées au Bubishi, que l'on appelle fréquemment la "Bible du Karaté".
La distinction que vous faites entre la recherche du Vide et le culte de la personnalité souligne une fracture philosophique majeure entre l'Okinawa Te originel et le Karaté japonisé du XXe siècle.
1. Le Bubishi : Une transmission de principes, pas d'icônes
Le Bubishi est un manuel technique et philosophique d'origine chinoise qui a circulé secrètement à Okinawa. Il ne glorifie pas un individu, mais compile des connaissances transversales : structures anatomiques, points vitaux, phytothérapie et stratégies de combat.
Dans cette tradition, c'est le Principe qui est sacré, pas celui qui le transmet. Le maître n'est qu'un passeur temporaire, un guide vers une vérité qui le dépasse. Inspiré du Taoïsme et du Bouddhisme Chan, l'objectif est l'effacement de l'ego. Si le pratiquant cultive l'image d'un héros ou d'une icône, il nourrit son ego au lieu de le dissoudre dans le Vide (Sunyata). L'étude porte sur la circulation du souffle et l'harmonie avec les forces de la nature. Ces énergies sont universelles et impersonnelles ; elles n'appartiennent à aucun maître, aucune lignée, aucun nom.
2. Le Karaté Japonais : Le modèle impérial et la hiérarchie
Lorsque le Karaté arrive au Japon dans les années 1920, il doit s'adapter au moule du Budo nationaliste. Le Japon de l'ère Showa valorise la lignée, la loyauté absolue au chef et la déification des figures fondatrices pour servir une identité de corps.
La verticalité sociale japonaise, avec son système de grades et le portrait du fondateur placé au centre du Dojo, a créé une structure pyramidale. On ne pratique plus "la Voie" dans son essence nue, on pratique souvent "le style de Maître X". Pour exister socialement et politiquement, les écoles japonaises ont eu besoin de héros, de légendes et d'une mythologie pour souder l'identité du groupe et assurer sa pérennité institutionnelle.
3. Pourquoi le culte des ancêtres crée une sclérose
Le respect des anciens est une vertu, mais sa transformation en culte dogmatique freine l'évolution martiale pour plusieurs raisons fondamentales.
D'abord, cela provoque une cristallisation technique. Si le maître fondateur est considéré comme ayant atteint la perfection ultime, toute modification ou adaptation de ses techniques est vue comme une hérésie. On finit par copier la forme extérieure, le geste figé du vieux maître, sans comprendre le principe moteur ou l'énergie qui l'animait. Cela vide l'art de sa substance vivante.
Ensuite, cela remplace l'expérimentation par l'argument d'autorité. Dans une structure sclérosée, on ne valide plus une technique parce qu'elle est efficace ou cohérente physiquement, mais parce que "le Maître l'enseignait ainsi". Cela tue l'esprit critique et l'étude quasi scientifique de l'anatomie et de la physique, pourtant au centre du Bubishi.
Enfin, cela génère un attachement au passé qui sert d'ego par procuration. Se réclamer d'une lignée prestigieuse devient un substitut au travail personnel réel. Le pratiquant se sent fort par l'aura de son ancêtre plutôt que par sa propre maîtrise du vide.
Le Bubishi nous rappelle que la Voie est un chemin de dépouillement vers l'universel, là où le culte de la personnalité enferme le pratiquant dans un folklore humain qui finit par masquer la lumière qu'il était censé transmettre.




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