Le lien entre le Bubishi et le taoïsme est à la fois structurel, conceptuel et opératif. Il ne s’agit pas d’une simple influence culturelle diffuse, mais d’une transmission implicite de principes taoïstes appliqués au combat, tels qu’ils ont été sinisés puis okinawisés. Pour un public expert, on peut l’aborder selon quatre axes : cosmologie, corps énergétique, stratégie martiale et éthique de la violence.
1. Le Bubishi comme texte opératif taoïste déguisé
Le Bubishi n’est pas un manuel technique au sens moderne. Il relève de la tradition des textes taoïstes appliqués, comparables aux traités d’alchimie interne ou aux manuels de médecine martiale.
Comme dans le taoïsme classique :
Le texte ne dit jamais tout explicitement.
La compréhension dépend du niveau de pratique corporelle du lecteur.
Les dessins et aphorismes servent de supports de contemplation active, non d’instructions littérales.
Cette structure correspond exactement au mode de transmission taoïste :
le Tao ne se transmet pas par le discours, mais par l’expérience incarnée.
Le Bubishi est donc un texte de Dao martial, non un catalogue de techniques.
2. Yin–Yang et dynamique du combat
Le taoïsme est omniprésent dans la logique yin–yang du Bubishi, mais jamais sous forme théorique abstraite.
Dans les dessins et applications :
Attaque directe
attaque indirecte
Dureté
souplesse
Fixité
mobilité
Expansion
absorption
Ce ne sont pas des oppositions morales mais des transformations continues (hua 化).
Le combattant conforme au Bubishi :
ne bloque pas, il absorbe et redirige,
ne résiste pas à la force, il la vide,
C’est l’application martiale du principe taoïste fondamental :
wu wei (無為) — agir sans agir contre.
Dans cette perspective, un gedan barai, un ashi barai ou un saisissement ne sont jamais “une technique”, mais une transition yin–yang localisée dans le corps.
Le Bubishi repose sur une anthropologie taoïste du corps, même si les termes sont parfois implicites ou médicalisés.
On y retrouve clairement :
la logique des méridiens (attaques ciblées, kyusho),
le rôle central du dantian (stabilité, génération de force),
la continuité pieds–bassin–colonne–mains,
l’idée que la puissance ne vient pas du muscle mais de la circulation interne.
La frappe juste n’est pas la plus forte, mais celle qui :
pénètre le système adverse,
perturbe l’équilibre énergétique,
provoque une rupture fonctionnelle plutôt qu’un choc externe.
C’est exactement la vision taoïste du combat :
désorganiser le vivant plutôt que le briser.
Le Bubishi décrit ainsi un corps traversé par des flux, non un assemblage mécanique.
4. Stratégie taoïste : vaincre avant le choc
Le taoïsme martial (Sunzi, Liezi, Zhuangzi) privilégie la victoire avant la confrontation frontale. Le Bubishi en est l’illustration concrète.
On y retrouve :
l’attaque sur le déséquilibre initial,
l’exploitation de l’intention adverse,
l’entrée dans l’angle mort perceptif,
la frappe au moment de la transition (yin → yang ou inversement).
Le combattant “bubishi” agit dans les interstices :
entre deux pas,
entre deux respirations,
entre deux intentions.
C’est le même principe que :
« Le sage se tient là où l’adversaire n’est pas encore. »
Le combat devient une lecture du flux, non un échange de coups.
5. Éthique taoïste de la violence
Enfin, le lien le plus profond avec le taoïsme est éthique.
Le Bubishi ne glorifie jamais la violence. Il la traite comme :
nécessaire,
dangereuse,
irréversible.
On y retrouve une pensée taoïste très claire :
la violence est une rupture de l’ordre naturel,
elle doit être brève, décisive, sans colère,
le combattant doit rester intérieurement vide.
Le pratiquant idéal n’est ni agressif ni pacifiste :
il est disponible.
C’est la posture taoïste du guerrier :
celui qui sait tuer sans haine, et vivre sans orgueil.
Conclusion
Le Bubishi n’est pas un texte de karaté influencé par le taoïsme.
C’est un texte taoïste incarné dans le combat, transmis sous une forme martiale.
Il enseigne :
un corps fluide,
une stratégie indirecte,
une force issue du vide,
une violence sans ego.
En cela, le Bubishi est l’un des rares documents où le Dao descend dans la chair, dans le déséquilibre, dans la chute et dans le contact réel — exactement là où le taoïsme cesse d’être une philosophie pour redevenir une voie.




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