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Bubishi et Sukashi

 



La notion de sukashi(透かし), pour un public expert, ne peut pas être réduite à une simple « esquive ». C’est un principe structurel et énergétique qui touche à la gestion du vide, du temps et de l’intention adverse, et qui traverse le budō ancien autant que les traditions chinoises intégrées à l’Okinawa-te.
  1. Définition opératoire
Sukashi signifie littéralement « laisser passer / rendre transparent ».
Martialement, il s’agit de ne pas opposer de masse à la force, mais de créer un vide fonctionnel au point exact où l’attaque voulait s’inscrire.
Ce vide n’est ni passif ni défensif :
il est construit,
temporalement précis,
et orienté vers une action immédiate.
Le sukashi n’est donc pas une fuite, mais une annulation de la structure adverse par absence ciblée.
  1. Sukashi ≠ tai sabaki simple
Un tai sabaki classique déplace le corps hors de la ligne d’attaque.
Le sukashi, lui :
laisse l’attaque se produire,
sans la recevoir,
tout en préservant la capacité de frappe instantanée.
On pourrait dire que :
le tai sabaki modifie la géométrie,
le sukashi modifie la relation force–vide.
Dans un sukashi abouti, l’adversaire a l’impression d’avoir frappé juste, mais ne rencontre rien.
  1. Dimension biomécanique fine
Sur le plan corporel, le sukashi repose sur :
Micro-décharges d’appuis
→ pas de déplacement visible, mais un délestage (ukeru ashi).
Relâchement sélectif
→ les segments « frappables » se vident pendant que l’axe reste vivant.
Colonne mobile et spirale courte
→ le corps s’enroule à peine, souvent invisible à l’œil non expert.
Le centre (hara / tanden) ne recule pas : il se déphase.
  1. Dimension énergétique (interne)
Dans une lecture plus interne, le sukashi correspond à :
une absorption par le vide,
suivie d’un retour élastique immédiat.
On retrouve ici des équivalences claires avec :
le yin shen des arts internes chinois,
le principe de hua (化) : transformer sans bloquer.
Important :
le sukashi n’absorbe pas la force, il refuse le point de contact.
  1. Sukashi et kuzushi invisible
Un sukashi réussi produit presque toujours un kuzushi latent, car :
l’adversaire a engagé une structure,
son intention est allée au bout,
mais le point d’impact n’existe plus.
Résultat :
le corps continue sur une projection fantôme,
le mental est en retard,
l’équilibre est compromis sans choc.
C’est pourquoi, dans les kata anciens, le sukashi est souvent suivi de :
frappes très courtes,
balayages bas,
saisies ou clés sans lutte.
  1. Sukashi dans les kata anciens
On retrouve le principe de sukashi :
dans les hautes gardes relâchées (postures « ouvertes »),
dans les transitions lentes qui masquent un vide interne,
dans certains pas glissés où le poids n’est jamais « posé ».
À Okinawa, le sukashi est omniprésent mais rarement nommé, car il relève du kuden (transmission orale).
  1. Différence avec l’esquive sportive
L’esquive sportive :
cherche à éviter le coup.
Le sukashi :
cherche à faire rater la structure.
C’est une différence fondamentale :
l’un protège,
l’autre désorganise.
  1. Formule de synthèse (pour experts)
Sukashi, c’est créer un vide actif exactement là où l’attaque avait besoin de matière, tout en conservant la capacité de frapper sans transition.
Ou, de manière plus lapidaire :
On ne bouge pas pour éviter.
On devient absent pour dominer.

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