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Bubishi et Muchimi

 


Voici une analyse approfondie du lien entre le Bubishi et le concept de muchimi, destinée à des pratiquants et enseignants expérimentés, en restant volontairement sans tableaux ni références externes, et en adoptant une lecture technique, énergétique et corporelle.
  1. Le muchimi : une qualité interne avant d’être une technique
À Okinawa, muchimi (餅身) est souvent traduit de manière réductrice par « collant », « visqueux » ou « adhérent ». Cette traduction est insuffisante. Pour les maîtres anciens, muchimi désigne une qualité du corps entier, comparable à la texture d’un mochi chaud : souple, dense, élastique, impossible à saisir ou à repousser franchement.
Le muchimi n’est ni de la force musculaire, ni un simple relâchement. Il résulte d’un état de tonicité interne continue, où les chaînes musculaires profondes, les fascias et les appuis travaillent ensemble sans rupture. Le corps devient « plein », mais jamais rigide.


  1. Le Bubishi : un manuel de corps rapproché et de capture
Le Bubishi est souvent présenté comme un traité de points vitaux, ce qui est historiquement et pédagogiquement trompeur. Son cœur n’est pas le kyūsho, mais le combat à distance courte, l’adhérence, la capture, la destruction de la structure adverse.


Les 48 dessins du Bubishi montrent presque tous :
des contacts continus,
des saisies non figées,
des contrôles progressifs,
des frappes intégrées à la prise.
Autrement dit : sans muchimi, le Bubishi est incompréhensible.
  1. Muchimi et ancrages : le sol comme source invisible
Le muchimi commence par les pieds. Les maîtres de Naha-te et de Tomari-te insistaient sur un ancrage triple :
talon lourd,
plante active,
orteils « aspirants ».
Le poids ne s’écrase pas verticalement : il s’enroule dans le sol. Les appuis créent une réaction élastique qui remonte par les jambes, se condense dans le bassin (koshi), puis se diffuse dans le tronc et les bras.
Sans cet ancrage spiralé, le muchimi devient une simple crispation des avant-bras.
  1. Le rôle du koshi et du hara
Dans la logique du Bubishi, le koshi n’est jamais neutre. Il est constamment :
légèrement rentré,
mobile,
capable de rotations courtes et continues.
Le hara agit comme une masse fluide sous pression. Les mouvements ne partent pas des mains, mais du centre, avec une transmission lente mais ininterrompue. C’est ce qui donne cette sensation, décrite par les anciens, d’un adversaire « qui colle sans serrer ».
  1. Énergies internes : peng, lu, ji, an appliqués au Bubishi
Bien que non nommées ainsi à Okinawa, les énergies internes chinoises sont omniprésentes dans le Bubishi :
Peng : expansion interne constante. Même en saisie, le corps pousse vers l’extérieur, empêchant l’adversaire de trouver un point mort.
Lu : capacité à absorber et rediriger. Les attaques glissent dans la structure sans jamais rencontrer un blocage dur.
Ji : compression directionnelle, utilisée dans les étranglements, les contrôles de nuque ou de coude.
An : pression descendante et pénétrante, typique des destructions de posture montrées dans les dessins.
Le muchimi est la colle énergétique qui permet à ces forces de coexister simultanément.


  1. Les bras : cordes humides, pas leviers secs
Dans le Bubishi, les bras ne fonctionnent jamais comme des leviers mécaniques isolés. Ils sont décrits implicitement comme :
lourds,
continus,
connectés au dos (haisen).
Le coude est toujours « vivant », jamais verrouillé. Les avant-bras absorbent, roulent, enveloppent. Le contact n’est jamais perdu, même lors des frappes.
C’est pourquoi les techniques de type kakie, tuite ou tegumi sont indispensables pour comprendre le texte.
  1. Muchimi et respiration : pression interne calme
La respiration associée au muchimi est basse, lente, silencieuse. Elle crée une pression interne constante, sans poussée explosive visible. Cette respiration stabilise le tronc et nourrit la sensation de masse compacte.
Dans les applications du Bubishi, on ne voit jamais d’inspiration haute ou de relâchement brutal : tout est maintenu sous tension douce.
  1. Lecture des dessins du Bubishi à travers le muchimi
Beaucoup de pratiquants échouent à reproduire les techniques du Bubishi parce qu’ils cherchent :
la clé,
le point,
l’angle parfait.
Or le dessin n’est qu’un instant figé d’un processus continu. Le muchimi permet :
de sentir quand frapper,
de sentir quand lâcher,
de sentir quand enfoncer.
Sans cette qualité corporelle, les dessins deviennent irréalistes et inefficaces.
  1. Kata et muchimi : le Bubishi caché dans les formes
Des kata comme Sanchin, Seienchin, Sanseru, Suparinpei sont des laboratoires de muchimi.
Les transitions lentes, les déplacements lourds, les bras en contact imaginaire construisent précisément cette capacité à « coller vivant ».
Le kata n’est pas un combat fantôme : c’est un travail de texture du corps, indispensable à l’application réelle du Bubishi.
Conclusion
Le Bubishi n’est pas un livre de techniques secrètes, mais un manuel de transformation corporelle.
Le muchimi en est la clé invisible.
Sans muchimi, le Bubishi est dur, cassant, irréalisable.
Avec muchimi, il devient fluide, cruel, efficace, et profondément réaliste.

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