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Bubishi et Iliade même sens du combat

 

BUBISHI ET KYO JITSU

 



Une lecture stratégique et martiale pour praticiens avancés
Le Bubishi est souvent présenté comme un manuel de techniques vitales, de frappes internes ou de principes de combat. Mais pour les experts, ce texte n’est véritablement intelligible qu’à la lumière d’un concept fondamental issu des traditions martiales sino-okinawanaises : le Kyo Jitsu (虚実), la dialectique du vide et du plein, du montré et du caché, du réel et du simulé.
Le Bubishi ne décrit pas seulement comment frapper, projeter ou tuer ; il explique quand, pourquoi, et dans quelles conditions mentales et physiques ces techniques deviennent efficaces. Le Kyo Jitsu est le code invisible qui relie ses dessins, ses métaphores animales et ses enseignements stratégiques.
1. Comprendre Kyo Jitsu
Kyo (虚) signifie le « vide », l’absence, la faiblesse apparente, la distraction.
Jitsu (実) signifie le « plein », le réel, la force, la vérité efficace.
Dans les traditions chinoises, cette dichotomie renvoie à l’art d’amener l’adversaire à investir son intention dans un « faux plein » pour lui retirer toute structure au moment de son action décisive.
En karaté traditionnel, Kyo Jitsu guide la lecture des distances, du timing, des ancrages, et de l’énergie interne (fa li, chinkuchi, hakkei). Le Bubishi, dans ses illustrations et ses aphorismes, exprime clairement cette logique :
Ne montre jamais ta vraie intention.
Force ton adversaire à s’engager sur du vide.
Frappe dans l’instant où son esprit n’est pas synchronisé avec son corps.
2. Kyo Jitsu dans le Bubishi : une lecture experte
2.1. Le vide structurel
Beaucoup de dessins du Bubishi semblent montrer des « erreurs » de garde : centre ouvert, main avant basse, genou non protégé. En réalité, ces ouvertures sont intentionnelles. Elles servent à attirer l’attaque dans une direction prévisible.
Exemple :
Une garde trop fermée crée du Jitsu apparent → l’adversaire n’ose pas.
Une garde légèrement ouverte crée du Kyo apparent → l’adversaire attaque.
Le pratiquant avancé utilise cette ouverture pour déclencher :
une contre-frappe sur un point vital,
une rotation de hanches,
un déplacement triangulaire,
ou un kuzushi instantané.
2.2. Le plein énergétique
Lorsqu’un dessin du Bubishi montre un impact, un shuto, un nukite ou un coup de paume, l’illustration ne montre pas l’explosion musculaire. Elle montre le moment où Jitsu (réalité) remplace Kyo (vide).
Le plein énergétique intervient :
dans la contraction brève du chinkuchi,
dans la spirale interne du dantian,
dans l’ancrage plantaire soudain,
dans l’alignement structurel de la colonne avec le sol.
3. Kyo Jitsu dans les kata : analyse avancée
3.1. Passai / Bassai Dai – L’art d’ouvrir pour capturer
Les premières techniques :
Une main qui « cherche » en avant, une autre qui « protège » maladroitement… mais ce n’est qu’une apparence. Le mouvement initial est une provocation structurée. La main qui avance crée Kyo, la rotation des hanches qui suit crée Jitsu.
Les experts reconnaîtront ici la logique du Bubishi :
attirer – absorber – projeter.
3.2. Kanku Dai – Manipuler l’intention
Le grand mouvement d’ouverture, bras en cercle, est souvent interprété comme une observation du ciel. Dans la logique Kyo Jitsu, c’est une technique d’absorption mentale : on expose volontairement le centre pour créer un angle d’entrée prédictible.
En bunkai avancé, ce geste sert à détourner la ligne d’attaque, puis à frapper le plexus ou la gorge dans la fermeture du cercle.
3.3. Naihanchi / Tekki – Le vide latéral
Naihanchi est l’un des kata les plus profondément alignés sur le Kyo Jitsu.
Pas de déplacement : l’adversaire « croit » que vous êtes statique → Kyo.
Travail interne, spirales, compressions → Jitsu.
Corps relâché avant impact → Kyo.
Explosion brève de hanches → Jitsu.
Les maîtres okinawanais disaient :
« Qui ne comprend pas Naihanchi ne comprend pas le combat rapproché. »
Le Bubishi regorge de techniques associées : étranglements, torsions, clés articulaires.
3.4. Seipai – Le faux rythme
Dans Seipai, la variation de cadence (lent/rapide, léger/soudain) illustre parfaitement Kyo Jitsu. Les temps intermédiaires « mous » ne sont pas faibles : ils sont volontairement Kyo pour masquer les Jitsu explosifs.
4. Kyo Jitsu dans les styles de karaté et arts connexes
4.1. Genseiryu – Le mensonge structurel
Ce style fondé sur le déséquilibre induit a systématisé Kyo Jitsu. Les positions semblent parfois instables, mais elles sont conçues pour attirer l’attaque dans un plan où une rotation ou un balayage devient automatique.
4.2. Shito-ryu – La dualité cachée
Le Shito-ryu combine la précision du Naha-te (plein) et la ruse du Shuri-te (vide). Beaucoup de kata du Shito-ryu montrent cette alternance très claire : techniques lourdes suivies de gestes presque « abandonnés ».
4.3. Kung-fu grue blanche – Source directe du Bubishi
Le Bubishi tire l’essentiel de ses principes de la grue blanche du Fujian.
La grue enseigne :
montrer la vulnérabilité (cou exposé) pour attirer la morsure,
battre des ailes pour détourner le regard,
frapper dans les yeux ou la gorge au moment où l’adversaire s’engage.
Kyo → Jitsu.
Vacuité apparente → vérité tranchante.
5. Applications pratiques pour experts
Le Kyo Jitsu devient un outil opérationnel lorsqu’il structure la pratique quotidienne.
5.1. Dans le kumite
Donner une ouverture contrôlée.
Surprendre par changement d’énergie interne.
Alterner relâchement total et impact court.
Créer des faux timings (demi-battements, syncopes de rythme).
5.2. En self-défense réaliste
Simulation de faiblesse pour abaisser la vigilance.
Rotation soudaine sur un point d’appui.
Frappe sur un point vital au moment où l’agresseur n’est plus aligné.
5.3. Dans l’étude des kata
Identifier les séquences « vides » qui ne sont pas des pauses mais des leurres.
Comprendre les micro-changements de tension du dantian.
Lire les angles de hanches comme des modifications Jitsu/Kyo.
Conclusion
Pour un expert, le Bubishi n’est pas un simple traité technique : c’est un manuel stratégique. Le Kyo Jitsu en est l’ossature invisible. Comprendre cette dialectique, c’est comprendre pourquoi les dessins du Bubishi paraissent simples mais recèlent un savoir martial extrêmement avancé.
Le pratiquant confirmé doit assimiler non seulement la technique mais le principe qui gouverne la technique.
C’est dans cet espace que le Bubishi devient vivant, actuel, efficace, et qu’il rejoint sa fonction originelle :
former des combattants capables de tromper, de lire, d’absorber et de vaincre avec intelligence.

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