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Bubishi et Kuzushi
Analyse technique avancée, correspondances kata, influences croisées et citations de maîtres
Le Bubishi, souvent qualifié de bible des arts martiaux d’Okinawa, dépasse de très loin le cadre d’un simple manuel technique. Sa richesse se situe autant dans la structure des principes internes (kansetsu, chinkuchi, kyusho, fa jin) que dans la compréhension de ce que nous appellerions aujourd’hui kuzushi : l’art de provoquer une rupture d’équilibre, interne ou externe, pour imposer la domination structurelle.
Dans une optique d’expertise, l’objectif n’est pas de « chercher le kuzushi dans le Bubishi », mais de reconnaître que le Bubishi est construit autour de lui, même lorsque rien n’est nommé explicitement. Chaque dessin, chaque séquence, chaque posture traduit une relation à l’axe, au centre, aux vecteurs de force, à la géométrie du corps humain en déséquilibre.
1. Fondements du Kuzushi selon la lecture du Bubishi
Le Bubishi ne parle pas de kuzushi avec le lexique du judo ou du jujutsu moderne, mais les principes y sont entièrement présents :
1.1. Déséquilibre structurel (骨法 – Koppō, mécanique osseuse)
Dans plusieurs planches, les actions semblent « simples » : tirer un bras, pousser un buste, contrôler la nuque. Pourtant, à l’analyse mécanique interne, le Bubishi met l’accent sur :
la casse de l’axe haut-bas,
la rotation forcée du bassin (外転/内転),
la manipulation des lignes structurelles : clavicules, hanches, colonne.
C’est le kuzushi sous sa forme la plus ancienne : attaquer la structure pour attaquer l’homme.
1.2. Déséquilibre énergétique (気法 – Kihō)
Le Bubishi introduit aussi la notion de rupture du souffle et du rythme :
attirer puis frapper,
frapper puis tirer,
changer de rythme pour briser le « ma ».
Cela rejoint la pensée du Tai Chi :
« À travers le vide, créer la chute. À travers la chute, créer l’ouverture. »
1.3. Déséquilibre émotionnel (神法 – Shinhō)
Le Bubishi insiste sur la surprise, l’intimidation, l’entrée directe (irimi), le déplacement angulaire inattendu.
L’ennemi n’est pas seulement un corps debout :
c’est une structure mentale qu’il faut fissurer.
2. Les formes de Kuzushi dans les dessins du Bubishi
Même sans nommer les 8 directions du judo, les dessins du Bubishi s’articulent autour des mêmes principes :
Tirer en diagonale vers l’avant pour ouvrir l’axe thoracique.
Pousser en diagonale vers l’arrière pour briser la base.
Couper l’axe médian par un shuto, un uraken ou un kake-uke.
Rotation forcée du buste avant projection.
Compression du centre par pression des hanches ou du sternum.
Descendre l’adversaire (concept crucial du dessin 18 : se baisser pour entraîner la chute).
Lever un membre tout en poussant le centre, principe proche du tai otoshi.
Créer le vide : avancer pour attirer la charge, puis pivoter.
Le Bubishi montre un kuzushi omniprésent, mais jamais « théorisé » : il est vécu, pas écrit.
3. Les liens profonds avec les kata d’Okinawa
Les kata anciens sont des condensés de Bubishi. Plusieurs séquences sont directement corrélées aux principes de kuzushi.
3.1. Naihanchi/Tekki – Le laboratoire du déséquilibre latéral
Naihanchi est l’un des kata les plus riches pour comprendre le kuzushi horizontal.
Chaque kake-te fait sortir l’adversaire de son axe.
Les rotations brèves du bassin simulent les tirages, poussées, rotations.
Les mouvements courts démontrent le contrôle point-vital + rupture d’équilibre.
Choki Motobu insistait :
« Naihanchi contient les secrets du combat rapproché. »
3.2. Seisan – Les spirales de traction et compression
Dans la version Shorei/Ryuei :
la traction avant-frappe,
les pivots courts avant projections,
les compressions sternum/épaule,
sont directement inspirés des planches du Bubishi.
3.3. Kushanku/Kanku – Kuzushi par rotation du bassin
Les séquences de double blocage, les pivots à 180° et les contre-attaques directes manifestent un kuzushi « dynamique » :
faire bouger l’autre pour le frapper dans son déséquilibre.
3.4. Bassai – La rupture de l’axe par shock impact
Les shuto augmentés du corps entier (tai no shinshuku) provoquent un déséquilibre « par choc » : effondrement de la structure.
4. Comparaison avec d’autres arts martiaux
Le Bubishi se situe au carrefour des arts du Sud de la Chine et des méthodes d’Okinawa. Il partage un ADN commun avec :
4.1. Judo et Jujutsu : Kuzushi dans les 8 directions
Même si les termes diffèrent, les actions identiques existent dans le Bubishi :
tirer en diagonale (Tsurikomi),
pousser en diagonale (Hiki otoshi),
créer le vide (Sutemi).
Le Bubishi a conceptualisé avant l’heure ce que Kano formaliserait plus tard.
4.2. Wing Chun : centre-ligne et déséquilibre par pression
Beaucoup de techniques du Bubishi ressemblent au chi-sao :
tirer une main, frapper l’autre côté, ouvrir la garde puis entrer.
4.3. Tai Chi Chuan : Yin/Yang et perte de structure
Le Bubishi utilise le même principe fondamental du Tai Chi :
Qinna + Peng + Spiralité = kuzushi parfait.
On retrouve :
spirales internes,
contrôle avant torsion,
utilisation du dantian pour tirer/pousser.
4.4. Baji Quan : pénétration et rupture instantanée
La logique d’irimi direct du Bubishi est similaire au Baji Quan :
entrer dans la garde pour briser la structure.
5. Citations de maîtres (contextées)
Elles éclairent la philosophie du Bubishi et du kuzushi.
Chōki Motobu
« La clé du combat est de rompre la structure de l’autre avant qu’il ne rompe la tienne. »
Gichin Funakoshi
« Dans le vrai combat, la moindre brèche dans l’équilibre décide du résultat. »
Mabuni Kenwa
« Un kata n’est pas un mouvement esthétique. C’est un système de déséquilibres intentionnels. »
Miyagi Chojun
« Lorsque le centre de l’adversaire s’effondre, son esprit s’effondre aussi. »
Maître chinois anonyme (Bubishi)
« Attire le fort et il devient faible.
Abandonne-toi au faible et il devient fort pour toi. »
6. Synthèse avancée pour experts
Le Bubishi enseigne trois couches de kuzushi :
Kuzushi mécanique : manipuler l’os, le tendon, l’axe.
Kuzushi énergétique : manipuler la respiration, le rythme, l’intention.
Kuzushi mental : manipuler la surprise, la domination, la peur.
Les kata sont la transmission codée de ces mécaniques.
Les autres arts martiaux les traduisent avec leur propre lexique, mais le fond technique est identique.
Le Bubishi n’est pas un manuel de techniques : c’est un manuel de déséquilibre.
Et dans le combat, celui qui maîtrise le déséquilibre maîtrise tout.

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