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BUBISHI ET UKE NAGASHI
Le principe de la déviation courte et glissée dans l’héritage d’Okinawa
Dans l’étude des stratégies martiales issues du Bubishi, l’un des principes les plus récurrents est l’idée de déviation minimale, parfois appelée dans les écoles japonaises uke nagashi 流し受け, littéralement « réception qui coule ». Ce concept occupe un rôle central dans les traditions d’Okinawa, qu’il s’agisse du Shuri-te, du Naha-te ou des ramifications modernes du Shotokan, Shito-ryu, Gōjū-ryū et Uechi-ryū.
Au cœur de ce principe se trouve une logique simple : ne jamais opposer la force à la force. Le Bubishi présente, dans ses chapitres sur le kumiuchi, le combat rapproché et les stratégies de survie, de multiples références à cette idée : orienter, absorber, détourner, plutôt que bloquer ou percuter.
1. L’esprit du Bubishi : éviter la collision, guider l’énergie
La philosophie martiale décrite dans le Bubishi se fonde sur plusieurs axes :
réduction de l’effort pour accélérer la réponse ;
réception douce suivie d’une orientation rapide ;
création d’un “vide contrôlé” dans lequel l’attaque adverse s’engouffre ;
utilisation de la tension et de l’engagement de l’assaillant.
Le mouvement n’est jamais un arrêt. Il est une guidance. L’avant-bras, la main ou même l’épaule fonctionnent comme un plan incliné, une surface qui glisse et oriente la force adverse au lieu de la bloquer.
Cette idée se retrouve dans :
les descriptions chinoises du jielì (emprunter la force),
les principes internes de relâchement,
les sorties d’angles rapides observées dans les styles d’Okinawa,
les formes anciennes de Tuidi.
2. Uke nagashi dans les différents styles et lignées
Shuri-te et lignées Shotokan
Le uke nagashi tel qu’on le rencontre dans les écoles dérivées du Shuri-te est généralement court, linéaire, très compact. Le coude reste près du flanc, l’avant-bras “récupère” l’énergie avec un léger mouvement spiralé.
On retrouve cet esprit dans l’interprétation avancée de mouvements de Heian Sandan, Kanku Dai ou Bassai Dai, où les blocages excessivement larges n’existent pas à l’origine.
Le but est d’accélérer la réaction : moins de mouvement = moins de temps.
Naha-te et lignée Gōjū-ryū
Dans les écoles Naha-te, l’uke nagashi se combine avec une respiration interne et une structure enracinée. Le relâchement initial permet d’absorber l’attaque, puis une rotation du centre (mawashi dantian) renvoie la force latéralement.
Sa recherche est très proche des principes chinois du sud : contact court, déviation oblique, réponse immédiate.
Uechi-ryū
Les déviations du Uechi-ryū sont courtes et nerveuses, utilisant souvent la paume ou le tranchant interne de l’avant-bras. Le mouvement est élastique, avec un minimum de tension. Le uke ne frappe pas : il “effleure” et déplace l’attaque par une micro-rotation du poignet ou du coude.
Shito-ryū
Dans les écoles Shito-ryū, la variété de formes anciennes offre plusieurs nuances d’uke nagashi. Certains sont très proches des formes du sud de la Chine (déviations obliques, spirales internes), d’autres explorent des glissés plus directs hérités des traditions Shuri-te.
3. Parallèles avec le Wing Chun et les systèmes du sud chinois
Bien que les écoles d’Okinawa n’aient pas suivi l’évolution du Wing Chun, plusieurs concepts convergent :
déviation très courte ;
mouvement minimal pour un gain de vitesse maximal ;
utilisation d’un contact léger pour “lire” l’intention ;
orientation de l’attaque adverse vers une ligne latérale ;
économie de mouvement et non-opposition frontale.
Le Bubishi partage cette même logique : utiliser ce qui vient, investir la ligne laissée libre, et transformer la déviation en opportunité d’entrée (irimi).
4. L’économie martiale : la raison d’être de uke nagashi
L’efficacité de uke nagashi repose sur trois piliers :
A. Le mouvement réduit
Toute action exagérée retarde la défense et crée des ouvertures. Les maîtres d’Okinawa insistent sur la proximité du coude, la trajectoire courte, la rotation infime de l’avant-bras.
B. Le renvoi naturel
Le but n’est pas de “projeter” la force adverse, mais de laisser la force s’échapper sur un angle que le défenseur a choisi.
La trajectoire de l’attaque est modifiée juste assez pour perdre sa dangerosité.
C. L’anticipation passive
Lorsqu’un pratiquant maîtrise le relâchement et le contact minimal, il “sent” l’intention presque avant qu’elle ne se matérialise.
Cette capacité de lecture, très valorisée dans le Bubishi, rapproche uke nagashi des disciplines de sticking chinoises et des énergies internes telles que peng ou lu.
5. Uke nagashi comme entrée vers le contre
Une déviation courante dans les interprétations des kata anciens se déroule en trois temps :
contact court, sans collision,
orientation oblique, laissant l’attaque se perdre dans le vide,
entrée directe, souvent sur la ligne centrale, avec contre immédiat.
Ce triptyque correspond exactement aux principes du Bubishi :
absorber, détourner, frapper.
Les contre-attaques associées incluent :
ura-zuki,
geki-te,
nukite,
kake-uke suivi de kakie,
irimi-geri,
tai sabaki suivi de teisho.
Conclusion
L’étude de uke nagashi montre clairement que l’esprit du Bubishi n’est pas celui du blocage dur, mais de la réception fluide, de la déviation courte et du renvoi naturel de la force adverse.
Ce principe traverse toutes les lignées d’Okinawa, trouve des parallèles logiques avec les arts du sud chinois, et demeure l’une des clefs permettant de comprendre l’efficacité réelle des kata.

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