Le Bubishi et le Chin Na partagent un socle commun : une science du contrôle du corps humain fondée sur l’anatomie fonctionnelle, la rupture de structure et la domination de l’intention adverse. Pour un lecteur expert, il ne s’agit pas d’un simple recueil de techniques, mais d’un corpus stratégique où la saisie, la torsion et la pression vitale sont intégrées à la frappe et au déplacement.
1. Le Chin Na comme clé de lecture du Bubishi
Le Chin Na (擒拿) se définit par quatre axes majeurs :
– Fen Jin (分筋) : séparation et étirement des chaînes musculaires et tendineuses
– Cuo Gu (错骨) : désaxation et dislocation articulaire
– Bi Qi (闭气) : perturbation respiratoire et posturale
– Dian Xue (点穴) : action sur points vitaux
Le Bubishi ne les nomme pas ainsi, mais les dessins de combat et les textes médicaux montrent clairement ces principes. Les saisies de poignets, les clés de coude, les contrôles cervicaux ou les écrasements costaux relèvent directement du Chin Na, souvent combiné à une frappe courte (atemi) pour provoquer la rupture réflexe.
Dans le Bubishi, la saisie n’est jamais statique : elle est un instant de transition entre deux destructions.
« Saisir sans frapper est une erreur, frapper sans contrôler est une imprudence. »
— dicton attribué aux maîtres du sud de la Chine
2. Structure, os et tendons : logique interne
Le Bubishi insiste sur la vulnérabilité des articulations faibles (poignet, coude, genou, cervicales) et sur la nécessité de briser l’alignement osseux.
C’est exactement la logique du Chin Na : on ne force jamais contre la structure, on la fait disparaître.
Exemple typique :
– Saisie du poignet (te-gatana ou morote uke en apparence)
– Rotation spiralaire de l’avant-bras adverse (Fen Jin)
– Pression descendante sur le coude (Cuo Gu)
– Avancée du centre (hara / dantian) pour projeter ou écraser
Le Bubishi rappelle :
« Quand l’os perd sa voie, la force n’a plus de racine. »
3. Applications dans les kata anciens
Seisan / Seienchin (Naha-te)
Les mouvements lents, enracinés, avec tensions internes, sont des formes de Chin Na masqué.
– Double hikite : contrôle bilatéral des bras, étirement des tendons
– Pressions descendantes : clés de coude et écrasement postural
– Travail en demi-cercle : rupture de l’axe vertébral
Seienchin illustre parfaitement la maxime :
Kushanku / Kanku Dai
Les ouvertures larges et rotations de bras cachent des saisies cervicales et des clés de nuque.
Les déplacements obliques servent à provoquer la chute par perte d’axe, non par projection directe.
Naihanchi / Tekki
Ici, le Chin Na est latéral et écrasant.
– Coudes courts
– Contrôles de hanches
– Pressions sur les côtes et les lombaires
On y retrouve un principe central du Bubishi :
« Combat à courte distance, car là le faible ne peut fuir. »
4. Points vitaux et saisie combinée
Le Chin Na du Bubishi n’est jamais dissocié du travail des points.
Une clé devient définitive lorsqu’elle est associée à une pression sur un point nerveux :
– Poignet + point du poumon
– Coude + point du gros intestin
– Nuque + points de la vésicule biliaire
Le texte du Bubishi précise que la connaissance médicale n’est pas destinée à soigner uniquement, mais à comprendre comment détruire avec précision.
« Qui connaît les points connaît la vie ; qui les frappe connaît la mort. »
5. Esprit et stratégie
Le Chin Na, comme présenté dans le Bubishi, n’est pas une démonstration technique mais une méthode de résolution immédiate.
Pas de recherche esthétique, pas de domination prolongée :
– Saisir pour rompre
– Rompre pour finir
– Finir pour survivre
Un adage ancien résume cette approche :
« Ne lutte pas contre la force, vole son équilibre. Ne poursuis pas l’ennemi, ferme-lui le corps. »
Conclusion
Le Bubishi est un manuel de Chin Na dissimulé, codé dans les kata et enrichi d’une compréhension médicale et stratégique rare.
Pour l’expert, l’étude du Bubishi ne consiste pas à apprendre des techniques, mais à changer de regard : voir chaque blocage comme une clé potentielle, chaque déplacement comme une rupture de structure, chaque kata comme une bibliothèque de contrôles létaux.
C’est là que le karaté ancien cesse d’être une boxe et redevient ce qu’il n’a jamais cessé d’être : un art de saisie, de destruction et de décision.




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